Après avoir pas mal parlé de ce que j’ai appris en formation cette année, j’avais envie de revenir sur des expériences passées, des outils que j’ai utilisés.
En décembre 2023 nous avions envie avec deux collègues, Marie Tournadre conseillère numérique au centre social du 5e arrondissement et Caroline Jambon animatrice numérique de la médiathèque du même arrondissement de mener ensemble un moment à destination de nos publics ensemble. Cela a pris la forme d’un théâtre forum autour du numérique nommé “les fourberies du numérique”.
C’est quoi le théâtre forum
J’avais découvert le principe du théâtre forum à l’occasion de la rencontre Rés’in quelques mois plus tôt. La “pièce” était jouée par une troupe de théâtre qui mettait en scène une séance de médiation sociale par un conseiller numérique. La thématique étant la dématérialisation, elle a nécessairement parlé à tous ceux qui dans la salle menaient ces actions, et à moi tout particulièrement car c’était mon quotidien au Pimms Médiation de Lyon 9e. Ce format m’a beaucoup plu, ce qui m’a motivé à utiliser celui-ci pour évoquer auprès d’autres publics des aspects problématiques liés à nos usages numériques
Mais c’est quoi le théâtre forum précisément ?
Le théâtre-forum est une méthode de théâtre interactif, mise au point à partir des années 1960 par l’homme de théâtre brésilien Augusto Boal, dans les favelas de São Paulo. Le théâtre-forum est une des formes du « théâtre de l’opprimé ».
Le théâtre de l’opprimé a été conceptualisé par Boal comme étant un théâtre qui « est fait par le peuple et pour le peuple ». Sophie Coudray précise que « c’est le peuple qui doit être à l’origine de ses propres représentations et pour cela qui doit être en mesure de produire lui-même un théâtre qui correspond à son point de vue et à ses aspirations et dont il peut faire usage dans ses luttes. »
(…) Le principe du théâtre-forum tel que voulu par Boal est que les comédiens non professionnels, issus d’une communauté vivant une oppression, improvisent puis fixent une scène de quelques minutes sur des thèmes illustrant des situations d’oppression ou de tension problématiques en lien avec la réalité sociale, économique, sanitaire de cette communauté. Ils vont ensuite la jouer face à la communauté à qui est destiné le message. À la fin de la scène — dont la conclusion est en général catastrophique —, le meneur de jeu appelé joker assiste le public dans un échange au cours duquel celui-ci construit collectivement sa représentation de ce qu’il a vu. Le joker incite alors le public à envisager des alternatives à la scène et convie les membres du public à remplacer un acteur pour expérimenter quelque chose qui infléchirait le cours des événements.
Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_forum
C’est tout à fait ce que nous avons fait, plus ou moins de nous même alors.
Les fourberies du numérique
Nous avions eu l’occasion de nous rencontrer tous les 3 à l’incitation de Caroline qui nous avait conviés tous les deux à un petit déjeuner “numérique” avec des habitants du 5e qui pouvaient alors en profiter pour nous poser leurs questions librement. De ce temps partagé est née l’idée de refaire ensemble.
Le choix du titre
Nous avons choisi de nommer cette soirée les fourberies du numérique en hommage à Jean Baptiste Poquelin, plus connu sous le nom de Molière, dont on fêtait le 400e anniversaire de la naissance cette année-là.
C’est aussi le côté “fourberie” qui nous a plu. A la fois parce que nous pouvons nous sentir piégés par celui-ci mais aussi parce que le côté fourberie de la pièce originale est plutôt espiègle et que nous aimions bien cet état d’esprit.
Trois scènes : celle du techo-enthousiaste qui présente à son date rencontrée en ligne tous ses équipements presque à en oublier pourquoi il l’a invitée chez lui, la famille et le jeu vidéo avec une enfant qui a gagnée une compétition, le père qui ne supporte pas le numérique et la mère qui essaie de faire la médiatrice entre les 3 et enfin l’administration qui dématérialise tout et l’usagère perdue.
La construction
Pour choisir les sujets cela a été assez simple : nous voulions évoquer l’impact environnemental de nos appareils, les difficultés à parler du numérique en famille et la dématérialisation des administrations à laquelle sont confrontées la plupart des personnes qui nous consultent.
Le théâtre forum est un moyen intéressant de mettre en scène des situations, des comportements, des usages problématiques du numérique. C’était un peu notre idée et c’est pourquoi j’ai proposé ce support à mes deux collègues. Il faut juste être assez à l’aise pour de lancer dans le jeu théâtrale devant un groupe de personnes mais bon , ça n’était pas trop un problème, ce qui était plus délicat était que cette représentation devait être drôle sans être moqueuse, cela veut dire qu’il faut jouer aussi un peu de ses propres biais d’utilisateur d’outils numériques et forcer un peu le trait. Alors oui les traits étaient forcés pour certaines scènes (notamment celles où je jouais le rôle d’un techno enthousiaste ou au contraire du parent qui rejette absolument le numérique parce qu’il n’a pas confiance).
La représentation
Une fois les rôles répartis en fonction des scènes, nous avons accueilli un soir nos spectateurs, leur avons rapidement présenté le format, puis il a fallu jouer nos rôles.
Chaque scénette a mis en scène nos personnages et leurs “travers” et c’est à la fois assez jouissif et un peu angoissant de se lancer dans ces personnages surtout quand on improvise pas mal les dialogues. Je dois vous avouer que nous nous sommes principalement bien amusés.
Là meilleure partie pour nous fut celle où nous pûmes faire jouer deux personnes du public dans le rôle d’une usagère de l’administration et d’un accueil de l’administration qui renvoyait la personne à des procédures, informations et documents en ligne. C’était certes ubuesque mais les deux dames qui ont joué ces rôles ont très vite pris le pli. Presque comme si elles l’avaient vécu
Après chaque scène nous avons pris un temps pour expliquer, mettre en perspective la situation que nous venions de jouer. Ce n’est pas seulement un moment de représentation théâtral, c’est aussi un temps de médiation numérique ou la mise en situation est une façon de rendre vivant des concepts, des thématiques. C’est à la fois drôle pour le public et un plaisir de jouer ces rôles pour le médiateur, il y a même un côté cathartique à “jouer” ces situations pour eux comme pour nous. La frustration ressentie par la personne ou bien celle du médiateur qui se bat toujours contre les même moulins à vent, tout cela peut être transformé, au moins le temps du spectacle par le rire.
L’important pour être à l’aise à jouer des situations est que celle-ci vous parle, pas besoin d’apprendre des lignes de texte, tracez des grandes lignes et les différentes étapes de votre histoire et ensuite cela vient tout seul. Nous avions ces grandes directions et ensuite c’était principalement de l’improvisation.
Pourquoi ça fonctionne avec les publics?
L’humour, le côté décalé, le côté théâtral qui permet de mettre une distance entre le sujet et soi… C’est un outil pour le médiateur qui peut lui permettre de transmettre de l’information, des messages, mais c’est aussi un moyen d’impliquer un groupe, votre public soit en le faisant participer, soit en le faisant intervenir. La représentation permet à la fois de partager un vécu sur un ton décalé, de rire d’une situation stressante, on peut évoquer quelque chose qui nous stresse dans le réel en le mettant à distance, en “ridiculisant” l’incohérence, parce qu’au délà de ce côté spectaculaire, c’est l’occasion de la critique.
Parce qu’il y a eu critique, parce qu’il y a eu représentation du réel, c’est l’occasion du débat au-delà de la transmission. Nous expliquons la situation mise en scène et nous pouvons ensuite parler de celle-ci, de comment elle a été perçue, vécue parfois. Le public peut se saisir de cette occasion pour témoigner, pour parler et c’est l’un des rôles de la médiation que d’accoucher, d’écouter, d’entendre ce discours, pour rétablir peut être une communication avec l’objet de celle-ci.
Vous pouvez tout à fait mener ce genre de temps sous d’autres formes, avec d’autres publics, par exemple avec des jeunes pour faire de l’EMI, avec des seniors pour mettre en avant la dématérialisation, avec des collègues pour évoquer des situations vécues, partager des pratiques.
Pour ma part j’imagines de parler de parentalité numérique (le smartphone c’est qui qui l’utilise le plus ?), d’intelligence artificielle (je réponds à tout mais mes réponses sont fausses) ou de financement de la médiation numérique (désolé on a pas le budget).
En espérant que cela vous inspire à imaginer vos propres histoires et à les jouer !

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